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La classe, un miroir du professeur
et de son enseignement

Article intégral tiré de Pédagogie collégiale,
vol. 16, no 1, octobre 2002, p. 30 à 34.

Denise BARBEAU est professeure de psychologie au collège de Bois-de-Boulogne. Elle est enseignante et responsable de l’encadrement pour les élèves du programme de sciences humaines. Elle est reconnue pour ses recherches et ses interventions portant sur la motivation scolaire des élèves. À ses rapports de recherche et articles personnels s’ajoutent plusieurs publications réalisées en collaboration avec Angelo Montini et Claude Roy : leurs deux ouvrages les plus connus sont sans contredit Tracer les chemins de la connaissance et Sur les chemins de la connaissance, publiés par l’AQPC en 1997.

Pourquoi enseigne-t-on ? Pour qui enseigne-t-on ? Quels sont les moteurs qui nous font « vivre » dans l’enseignement ?

Enseigner est un acte très complexe, exigeant, qui demande de la personne qui le pose la mise en œuvre de connaissances, d’habiletés, de capacités, de qualités et de compétences diverses : connaissances spécialisées dans le domaine de la formation ; connaissances intégrées des finalités du ou des programmes, des caractéristiques des élèves qui y sont inscrits et des compétences visées par le ou les cours à dispenser ; connaissances minimales, s’il y a lieu, des futurs milieux professionnels des élèves, qualités indéniables en communication et en animation de groupes de tâches ; conception et création de stratégies pédagogiques et d’outils favorisant l’acquisition de connaissances théoriques et pratiques ; habiletés de relation interpersonnelles ; capacités de solutionner efficacement des problèmes, de prendre rapidement des décisions, de travailler en équipe ; capacités de donner de la rétroaction et d’évaluer les apprentissages des élèves ; etc.

Enseigner est vraiment exigeant !

S’il y a enseignement, c’est qu’une personne désire apprendre. L’acte d’enseigner répond à une demande, répond à un besoin. Quel besoin ? Quelle demande ? Minimalement, apprendre, recevoir une formation quelconque. Comme cet acte d’enseigner et cet apprentissage s’inscrivent généralement dans un cadre scolaire, ils sont habituellement régis par des règles plus ou moins strictes dans lesquelles professeure ou professeur et élèves doivent évoluer. Le schéma suivant de Legendre (1988) intitulé Relations pédagogiques situe les pôles de l’acte d’enseigner et de l’acte d’apprendre. On y observe que le professeur est en relation d’enseignement avec l’élève, mais que cette relation d’enseignement est directement reliée à la relation du professeur au contenu d’étude (relation didactique) et à la relation de l’élève à ce même contenu d’étude (relation d’apprentissage).

Relations pédagogiques

Relations pédagogique

La responsabilité de l’apprentissage repose-t-elle sur les seules épaules de l’élève ? Nous ne le croyons pas ! Selon nous, l’apprentissage scolaire est une responsabilité partagée entre la professeure ou le professeur et l’élève. Chacun doit faire son bout de chemin : le professeur conçoit le meilleur scénario pédagogique et didactique pour que l’élève acquiert des compétences et qu’il les mette en action, celui-ci doit toutefois travailler ; donner un sens à l’information reçue, l’organiser, l’assimiler et l’intégrer ; il doit acquérir des procédures, être capable de transférer les connaissances d’un cours à l’autre et d’une situation scolaire à une situation quotidienne. L’apprentissage n’est signifiant que s’il a le potentiel d’être utilisé et s’il est effective­ment utilisé… Et qui a la responsabilité de donner un sens à cet apprentissage ? Les acteurs principaux de la relation d’enseignement, soit le professeur et l’élève.

La relation d’enseignement est directement influencée par la conception et les perceptions que nous avons de notre rôle d’enseignant. Dans quel but enseignons-nous ? Quelle est notre responsabilité dans l’enseignement ? Pour quelles raisons les élèves suivent-ils les cours que nous dispensons ? Qui sont ces élèves avec qui nous travaillons ? Quels sont leurs besoins, leurs buts en suivant notre cours ? Qu’est-ce qui les motive ? Qu’est-ce qui nous motive ? Nous n’avons pas la prétention de traiter de tous ces aspects dans cet article, nous désirons seulement amorcer une réflexion sur le thème des interactions des diverses relations pédagogiques, principalement en termes d’impact de la relation d’enseignement sur la relation d’apprentissage.

Cette réflexion nous semble particulièrement pertinente lorsque l’on conçoit le rôle de la professeure ou du professeur comme étant de « tout mettre en œuvre pour qu’un élève acquiert les compétences précises visées par un programme d’études ». Ce changement de rôle n’est pas simple, ni automatique. Il exige une réflexion collective, des échanges sur le rôle du professionnel enseignant ainsi qu’un soutien du milieu collégial.

Nous débuterons cette réflexion par une descrip­tion de deux professeurs appréciés autant de leurs collègues que de leurs élèves. Il est important de mentionner que ces professeurs sont issus de notre imagination et que toute ressemblance avec des personnes réelles est pure coïncidence.


LA DESCRIPTION DE DEUX PROFESSEURS

ÉRIC

Éric enseigne au cégep depuis 15 ans. Considéré par ses collègues et ses élèves comme un professeur compétent, il aime son travail et s’y investit. Il a un grand souci de la mise à jour de sa matière et démontre une grande expertise disciplinaire. Pour lui, il est essentiel de ne faire aucun compromis sur le contenu du cours. Il y a des connaissances à acquérir et les élèves doivent les assimiler. Éric donne le même cours dans tous les programmes d’études où il enseigne. Il est d’avis qu’un élève du secteur professionnel doit recevoir le même cours qu’un élève du secteur général. Il pense aussi qu’un élève est un élève et que les besoins de formation de chacun sont les mêmes pour tous. Ainsi, pour lui, tous les élèves se ressemblent. À son avis, l’approche par compétences et l’enseignement contextualisé ont pour effet de minimiser l’importance de la culture et celle de la formation générale. Tout en estimant ses collègues, Éric préfère particulièrement travailler seul. Selon lui, chacun a sa propre façon d’approcher la science et cela doit être respecté.

Lorsqu’il a des cours à dispenser, Éric arrive en classe deux à trois minutes avant le début des cours. Il ouvre ses documents sur la table réservée au professeur. Trente secondes avant le début du cours, il ferme la porte de la classe. Il est prêt à donner son cours. Excellent communicateur, il utilise l’exposé magistral, il s’y sent bien. Il sait exposer son contenu avec cohérence et humour. Dans les premières minutes de son cours, Éric expose toujours le thème et les principaux concepts qui y seront traités.

Comme il déteste être interrompu durant un exposé, il a demandé aux élèves en début de session de toujours écrire leurs questions sur une feuille. Il répond attentivement à celles-ci à la fin de son exposé théorique et, pour ce faire, y accorde toujours 15 minutes. Il trouve fondamental d’y répondre sérieusement ; il écoute donc très attentivement les questions posées et les reformule avant d’y répondre. Pour lui, un bon professeur stimule la curiosité intellectuelle de ses élèves et met en évidence les liens existant entre les divers concepts traités. Durant les cours, les élèves l’écoutent, prennent des notes, consignent leurs questions et posent celles-ci à la fin du cours. Éric n’a jamais de discipline à faire.

Comme les élèves connaissent les heures de disponibilité d’Éric, ils retiennent fréquemment leurs questions et préfèrent rencontrer celui-ci à son bureau si, après une révision de leurs notes, ils ne comprennent pas la matière. Au début de la session, Éric a également spécifié que la présence aux cours n’était pas obligatoire, sauf aux jours d’évaluation, ce qui a pour conséquence que seuls les élèves intéressés se présentent en classe. Durant ses cours, Éric ignore volontairement les élèves distraits, car il doit canaliser ses efforts à la transmission du contenu.

Éric est très satisfait de son travail, il favorise l’autonomie de ses élèves et trouve que ceux-ci répondent à ses attentes. Malgré ses invitations à le rencontrer à son bureau, le taux de fréquentation est très bas : entre cinq à dix élèves par session. Ses évaluations consistent en deux examens intra­semestriels axés sur l’argumentation et un examen synthèse de type « dissertation critique ». Les consignes pour les examens sont données dans les cinq dernières minutes du cours précédant l’évaluation. Selon Éric, au cégep, seules des évaluations de « savoirs de haut niveau » sont acceptables. Il commente clairement les réponses aux examens, et ce, tant sur les copies qu’oralement en classe. Les élèves connaissent ainsi la cause de leurs erreurs.

Le seul point qui tracasse Éric est le taux de réussite, il le trouve faible ; au moins un élève sur cinq échoue. La moyenne à ses cours se situe autour de 67 % et, malheureu­se­ment, plusieurs élèves échouent malgré sa disponibilité à les aider. « C’est incroyable, se dit-il, comme les élèves ont de la difficulté à exposer une pensée articulée et comme leur français est pitoyable. »


YVON

Yvon enseigne au cégep depuis 25 ans. À l’instar d’Éric, il est considéré par ses collègues et par ses élèves comme un professeur compétent, il aime son travail et il s’y investit à fond. Il a un grand souci de la mise à jour de sa matière et démontre une grande expertise disciplinaire. Pour lui, il est fondamental de ne faire aucun compromis sur le contenu essentiel du cours. Il y a des compétences à développer et il veut que ses élèves qui se situent dans un programme particulier de formation les acquièrent. En ce sens, il est d’avis que la collaboration avec les collègues d’un programme est fondamentale, même si elle est parfois difficile. Il est important pour lui de connaître les caractéristiques des élèves des programmes auxquels il enseigne, car il peut en tenir compte dans les exemples et dans les problèmes utilisés dans ses cours.

Lorsqu’il a des cours à dispenser, Yvon arrive en classe au moins dix minutes avant le début des cours de la période. Il s’installe et discute avec les élèves. Il trouve que c’est une occasion privilégiée de communiquer avec eux. Il parle alors de « tout et de rien ». Vers la fin de la session, la presque totalité des élèves arrivent, eux aussi, cinq à dix minutes avant le cours. Ils apprécient ces moments de communi­cation informelle. Strict sur le temps, Yvon commence toujours à l’heure, c’est même un sujet de taquinerie entre lui et ses élèves. Les questions habituelles d’introduction à ses cours sont : « Qu’est-ce qu’on étudie aujourd’hui ? Pourquoi devez-vous faire ces apprentissages ? » Comme l’ensemble de la classe a consulté le plan de cours, il y a toujours des élèves qui donnent la réponse adéquate, celle appelant la question suivante : « Ce thème vous fait penser à quoi ? ». Cette séquence de questions et de réponses démontre qu’il est fondamental pour Yvon de « partir des élèves » et de ce qu’ils savent sur le thème à l’étude. Il peut ainsi édifier les nouveaux apprentissages à acquérir sur les connaissances ou les expériences précédemment vécues par les élèves.

Ce point de départ lui permet de corriger les failles et de clarifier les idées erronées. Par la suite, il procède habituellement à un exposé de vingt à trente minutes dans lequel il insiste sur les concepts importants et les dimensions plus complexes des objets à l’étude. Yvon croit qu’il est crucial de varier ses approches pédagogiques afin de répondre aux besoins différents des élèves. Il trouve essentiel de développer des habiletés de pensée et de varier ses stratégies selon les catégories de connaissances à transmettre. Selon lui, on n’enseigne pas de la même façon une connaissance théorique et une connaissance pratique. La professeure ou le professeur doit se soucier d’établir des liens entre l’information transmise et de favoriser le transfert des apprentissages. Les élèves ont un manuel qui complète la matière vue en classe. L’exposé est suivi d’exercices de résolution de problèmes adaptés au contexte, d’analyses de cas, de jeux de rôle, de prise de décision, etc., le tout en relation avec le thème étudié et les compétences visées. L’élève est au cœur de son apprentissage.

Une période de rétroaction et de correction suit toujours la session d’exercices. Pour Yvon, il est essentiel de fournir de la rétroaction aux élèves, car il estime que celle-ci représente un moyen essentiel d’apprentissage. Lorsqu’un élève ne semble pas comprendre, Yvon adopte différents moyens afin de remédier à la situation. À la fin du cours, dix minutes sont consacrées à la synthèse du contenu, et les élèves y participent très activement. Ces derniers identifient les mots clés associés aux concepts abordés durant la période de cours et les relient en un tout signifiant. Ainsi, à chaque étape du cours, une routine s’est installée.

Yvon possède de très bonnes stratégies de communication, il écoute de façon active et sait décoder de manière juste le langage verbal et non verbal des élèves. Il gère bien sa classe et est capable de se réajuster rapidement lors de situations plus complexes. Ses évaluations – deux examens intra­semestriels et un examen synthèse – portent essentiellement sur la résolution de problèmes complexes et adaptés au contexte qui sollicitent tous les acquis des cours, des lectures et des ateliers.

Le taux de réussite à ses cours est très satisfaisant, il n’y a jamais plus d’un élève sur dix qui échoue. La moyenne finale à ses cours se situe autour de 75 % et elle évolue positivement au cours de la session. « C’est incroyable, se dit-il, comment les élèves sont capables d’apprendre et comme ils peuvent s’investir dans leurs apprentissages. »

LA CONCEPTION DE SON RÔLE D’ENSEIGNANT

Si l’on établit une comparaison entre les descriptions précédentes, comment pourrions-nous établir les traits distinctifs entre ces deux professeurs ? Même si leur compétence ainsi que leur intérêt professionnel semblent identiques, il apparaît que leur perception et leur conception de leur tâche et de leur rôle présentent des diffé­rences. Comment interpréter ces différences ?

Nous avons préalablement mentionné certaines variables pouvant servir de critères d’analyse de ces deux descriptions. Classons celles-ci, sans prétention scientifique, afin de nous permettre de réfléchir à notre rôle de professeure ou de professeur, plus spécifiquement à notre enseignement en classe et à son influence sur l’élève et sur l’apprentissage de ce dernier.

Le tableau qui suit illustre à la fois les tendances pédagogiques en cours au collégial et énonce les critères permettant de distinguer l’approche respective des deux professeurs.

Analysons les descriptions des deux professeurs en mettant un crochet lorsque ces critères sont présents. L’analyse pourrait donner les résultats suivants.

Tableau

Ce tableau met en évidence que le premier professeur, Éric, semble concevoir l’enseignement en situation de classe comme une transmission d’information qu’il doit livrer, quoi qu’il arrive. Excellent communicateur, il utilise un discours articulé ainsi que l’humour pour attirer l’attention des élèves. Il est important pour lui que les élèves comprennent. Sur ce point, il accorde un temps qu’il juge approprié. Pour lui, il n’y a qu’un modèle d’élève, les besoins différant peu d’un individu à l’autre. Éric est un professeur « magistral », il est le spécialiste et il démontre son savoir. Toutefois, ce type d’enseignement soulève des interrogations. Les élèves apprennent-ils vraiment ? Seront-ils capables de transférer leurs apprentissages, d’utiliser dans la vie réelle l’information captée durant les exposés du professeur ? Comment l’apprentissage des élèves se cristallisera-t-il ?

Pour sa part, Yvon interprète son rôle de professeur comme une occasion pour les élèves de construire leurs apprentissages à partir de ce qu’ils savent déjà. En puisant dans leurs expériences, il leur soumet des problèmes de la vie comme moyens d’apprendre. Il définit son rôle comme celui d’un accompagnateur, comme celui d’un spécialiste de contenu doublé d’un pédagogue qui guide l’élève dans son apprentissage. Il apprend aux élèves à apprendre. Il utilise toutes ses connaissances de communicateur au profit de l’apprentissage des élèves. Il perçoit la classe comme un groupe de tâches où chacun doit développer des compétences ; il perçoit donc la classe comme un laboratoire de résolution de problèmes où il doit être attentif aux difficultés de chacun, où il doit voir à ce que chacun progresse dans l’acquisition des compétences visées. L’apprentissage se fait en groupe et comporte aussi une dimension individuelle. Yvon utilise ses qualités d’animateur pour établir une relation individualisée avec ses élèves et pour les guider dans la résolution des difficultés qu’ils éprouvent dans leurs apprentissages.


Que dire de plus ? Nous pourrions peut-être nous poser les questions suivantes : pour apprendre, quel professeur choisirions- nous ? Avec lequel avons-nous l’impression que nous apprendrions le plus ? Avec lequel développerions-nous le mieux les compétences visées par notre programme d’études ? Lequel de ces deux professeurs nous semble le plus compétent ?

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

BARBEAU, D., MONTINI, A., ROY, C., Tracer les chemins de la connaissance, Montréal, Éditions de l’AQPC, 1997, 535 p.

CONSEIL SUPÉRIEUR DE L’ÉDUCATION, Des conditions de la réussite au collégial. Réflexion à partir de points de vue étudiants, Avis au ministre de l’éducation, Québec, Conseil supérieur de l’éducation, 1995.

CONSEIL SUPÉRIEUR DE L’ÉDUCATION, La pédagogie, un défi majeur de l’enseignement supérieur, Avis au ministre de l’Enseignement et de la Science, Québec, Conseil supérieur de l’éducation, 1991.

LEGENDRE, R., Dictionnaire actuel de l’éducation, Montréal, Éditions Larousse, 1988.

ROY, D., Étude de l’importance des connaissances de l’enseignant et de l’influence des actes professionnels d’enseignement pour l’apprentissage au collégial, Rimouski, Cégep de Rimouski, 1991.

 

 

 

 

Association professionnelle des professeurs et professeures d'administration au collégial